Quelle issue à la crise ?

Comment établir un rapport de forces en faveur du monde du travail ?
Intervention de Georges SARRE aux vendémiaires de Résistance Sociale, le samedi 14 mars 2009



Chers amis, chers camarades,

Quelle issue à la crise ? Comment établir un rapport de forces en faveur du monde du travail ?

Il est particulièrement pertinent de poser conjointement ces deux questions, qui sont le thème de ces vendémiaires pour l’une, et de notre atelier pour l’autre, si je comprends bien.

Permettez-moi de revenir quelques instants sur la crise. Et de faire le lien avec le rapport de forces capital / travail.
Cette crise n’est pas un accident. Ce n’est pas un dérèglement. Ce n’est même pas une sortie de route du capitalisme mondial. C’est, je le crois sincèrement, la destination inéluctable d’un système organisé d’accaparement par le capital des richesses produites par le travail.

Permettez-moi d’expliquer ma pensée.

Premièrement, après la période exceptionnelle des trente glorieuses, et des conquêtes sociales, avec l’esprit de la Résistance, et son programme, notre peuple majoritairement à gauche, la puissance du Parti Communiste, du syndicalisme ouvrier, notamment, on a atteint, avant le retournement des années 1970-80, une répartition capital / travail de la valeur ajoutée de l’ordre de 30% pour le capital et 70% pour le travail. C’était l’heure des nationalisations, de la reconstruction de la France, des avancées progressistes. En ce temps là on chantait à gauche la marseillaise, l’internationale, la jeune garde.

Aujourd’hui, nous sommes tombés à un rapport de l’ordre de 40% pour le capital et 60% pour le travail. Ce rapport capital / travail actuel est comparable à celui qui précédait les années 1970 exception faite de la deuxième guerre mondiale. J’irais jusqu’à dire, avec quelque esprit provocateur, qu’on n’a pas, en 1983, « ouvert une parenthèse » : on l’a refermée ! Oui, en quelques sortes, on a refermé la parenthèse sociale ouverte à la Libération : c’est le capitalisme au sens strict qui a repris ses droits !

Deuxièmement, ce capitalisme s’est orienté massivement vers la rente, et non vers la production. Rappelez-vous le célèbre théorème d’Helmut SHMIDT : « les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Ce théorème est désormais totalement obsolète, si tant est qu’il ait jamais été très efficient. En effet, la dégradation du rapport capital / travail à laquelle je faisais allusion tout à l’heure n’a pas profité à l’investissement productif français.

Pourquoi ? Parce que le schéma profit – investissement – emploi est rendu totalement caduque par la libre circulation des capitaux et le libre échange des biens et des services. En effet, le capital grassement rémunéré en France, peut générer certains investissements productifs. Mais ces investissements peuvent se faire à l’autre bout de la planète, là où le capital s’estime mieux rémunéré encore, là où le travail est moins bien payé, là où la protection sociale est moins élevée, là où l’environnement n’est pas respecté. La France a désormais un solde d’investissements directs étrangers très négatif, de l’ordre de (- 35) Milliards d’Euros (chiffres de 2005 et de 2006) ! Cet argument est parfois utilisé par les libéraux pour nous inciter au dumping, mais j’en fais une autre lecture : nos rentiers trahissent la patrie et les travailleurs qui les ont enrichis en allant investir ailleurs, bien davantage qu’on vient d’ailleurs investir en France ! Et encore, ces investissements ne sont pas tous productifs.

Je vais plus loin. La désertion des investisseurs n’est pas la seule explication de cette gabegie oligarchique de valeur ajoutée. Il faut aussi insister sur le phénomène de financiarisation de l’économie. A partir des années 1990, les profits des entreprises françaises ont été de moins en moins réinvestis, et de plus en plus distribués aux actionnaires. Or les entreprises se finançaient de plus en plus par l’émission de titres, et de moins en moins par l’endettement. Il en a résulté d’une part une opacité de plus en plus grande sur la valeur réelle des titres, et d’autre part un changement de logique dans la gestion des grandes entreprises, qui ont de moins en moins été gérées dans une optique de croissance de la production et de l’emploi, ni même d’innovation, mais dans une optique de rentabilité immédiate maximale en termes de dividendes versés aux actionnaires.

J’en termine avec cette digression peut-être un peu technique, mais qui montre quoi ?

1 – premièrement que la dégradation du rapport travail / capital a provoqué la croissance faible, non seulement parce qu’elle a pénalisé le pouvoir d’achat des salariés, des consommateurs, mais aussi parce qu’elle a permis le détournement de la valeur ajoutée vers une minorité d’actionnaires financiers mondialisés au détriment de l’investissement productif et de l’emploi.

2 – deuxièmement que cette minorité s’est laissée emporter dans une folle logique d’hyper-titrisation, de produits bancaires dérivés, de crédits hypothécaires démentiels, ce qui a provoqué la crise financière.

Il importe bien de comprendre, je crois, que d’une certaine façon la crise économique et sociale a précédé la crise financière. Le chômage de masse et son halo de précarité, le pouvoir d’achat en berne, ne sont pas nés d’hier : la crise actuelle est d’abord une crise du rapport capital / travail.

Il est d’ailleurs assez amusant de voir que, dans l’affaire des crédits immobiliers hypothécaires aux Etats-Unis, on a beaucoup insisté sur l’absurdité du dispositif financier, mais on a largement omis d’analyser que, si les travailleurs états-uniens y avaient recours, c’est aussi sans doute parce qu’ils subissaient des difficultés de pouvoir d’achat !

Par conséquent, la bonne question à poser, pour sortir de la crise, est effectivement celle de la réorientation de la valeur ajoutée vers le travail, de l’amélioration du rapport travail / capital, et donc, la question du rapport de forces en faveur du monde du travail.

Il faut donc évidemment une augmentation substantielle des salaires, notamment des bas salaires. Il faut mettre un terme à nombre de dispositifs de baisses des cotisations patronales dont même la Cour des Comptes reconnaît qu’ils créent un effet d’aubaine et non un effet sur l’emploi. Il faut stabiliser les actionnaires de nos entreprises, mobiliser les banques, et donc l’épargne, en faveur de l’investissement productif, constituer un pôle bancaire public, encourager le mutualisme authentique.

Mais tout cela, chers camarades, ne peut pas se faire avec efficacité dans le cadre d’une économie « où la concurrence est libre et non faussée », pour reprendre l’expression qui résume le mieux notre adversaire commun : feu le Traité Constitutionnel Européen.

C’est pourquoi il est nécessaire, il est indispensable, de réorienter la construction européenne et d’engager des discussions multilatérales à l’échelle internationale, pour passer du libre échange à un échange raisonné, prenant en compte les critères de juste rémunération du travail, de protection sociale, de respect environnemental. Alors, je comprends bien que le mot protectionnisme fait peur à certains (pas à moi) ; mais je les rassure : il n’est pas question de fermer les frontières, de stopper les échanges, d’interdire l’investissement à l’étranger, d’interdire l’importation de produits étrangers ! Il est question de défendre nos emplois, nos savoir faire, notre modèle de protection sociale ! Quant aux pays qui ne respectent pas ces critères, le commerce avec eux doit s’inscrire dans une logique de co-développement, avec des programmes qui sont utiles à leurs populations : car enfin, aujourd’hui, le libre-échange, pour la Chine par exemple, c’est quoi, si ce n’est le travail de nuit, le travail des enfants, l’exode rural, la cohorte des anciens paysans transformés en chômeurs aux portes des zones urbaines ?! Alors de grâce, que personne ne s’abrite derrière l’internationalisme pour me parler de libre-échange !

Sachez le, il n’y a pas de solution pour l’emploi, l’industrie, le travail, le progrès social sans en appeler au protectionnisme avec nos voisins et si ce n’est pas possible, à cause du blocage allemand, il nous reste notre souveraineté ! C'est elle qui depuis 1789 a fait des français des citoyens égaux en droit.

Oui, il faut tracer ainsi le cap de réformes structurelles profondes, le cap d’un changement de paradigme, d’un changement de modèle, à l’échelle nationale, européenne et mondiale ! C’est cela, le rôle de la gauche. C’est cela le débouché politique à la mobilisation sociale ! Et c’est cette analyse, et ce sont ces propositions, qui, je le crois, sont de nature à entretenir un espoir fondé, sur lequel s’appuieront légitimement les luttes syndicales, les luttes sociales !

Il est nécessaire de proposer un changement de cap car les portes de la France sont ouvertes à tous les vents mauvais du capitalisme financier mondial. Notre peuple souffre. Les suicides se multiplient. Les entreprises ferment. Le chômage augmente à une vitesse vertigineuse, la misère s’étend, les gens sont déboussolés.

A nous de tenir bon, agir et ne pas nous laisser aller. Aujourd’hui trop de citoyennes et de citoyens sont en grande difficulté. Ils défilent, ils protestent mais l’horizon semble bouché.

Il n’y a qu’une solution, se battre résolument : abandonner l’eau de rose.

On peut défiler à la Bastille, mais on n’avancera guère sans passer par la République, et sans considérer la Nation !

Les élections européennes peuvent et doivent être l’occasion de lancer une belle aventure, d’offrir une perspective politique à la coalition d’une majorité sociale.

Alors vive la Gauche, le Front des Citoyens ! Vive la République, vive la République sociale... ./

Mercredi 18 Mars 2009
Emmanuelle PIREYRE



1.Posté par NAHON Jean-Louis le 06/04/2009 17:18
Bravo Georges ! Ton parler clair et percutant, tes analyses lucides et constantes sont une boussole lorsqu'on a parfois envie de baisser les bras. Je souhaiterais que les medias t'ouvrent davantage leurs tribunes et plateaux, pour porter la contradiction à tous ces petits politiciens médiocres de la soi disant gauche...
Amitiés républicaines.

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Blog de Georges SARRE, ancien Ministre, Maire-adjoint de Paris chargé de la Sécurité et de la Prévention, Secrétaire National du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC), Président du club Laïcité